Incertains Regards

Section Théâtre Aix-Marseille Université


Hors-Série n°1 | Le théâtre pense, certes, mais quoi, comment et où ? (2015)

jeudi 29 octobre 2015



Parution 2015,
sous la direction de Emmanuel Cohen, Laure Couillaud et Christophe Bident.

Commander le numéro auprès des Presses Universitaires de Provence

ISBN : 9782853999854


Les hors séries d’Incertains Regards sont conçus et réalisés en partenariat avec des chercheurs et collaborateurs sollicités par le comité de rédaction de la revue pour répondre à des enjeux manifestes posés par les arts de la scène aujourd’hui.


Le hors série no 1 est né d’un travail commun, conduit par Emmanuel Cohen, Laure Couillaud et Christophe Bident à l’université de Picardie Jules-Verne – suite aux rencontres internationales et travaux menés à Amiens, à Nanterre en septembre 2013 puis à Aix–Marseille pour la partie éditoriale. L’ouvrage assemble ici des propositions autour d’une question posée au théâtre et aux auteurs : le théâtre pense, certes, mais quoi, comment et où ?


— Christophe Bident et Yannick Butel : Avant-Propos
— Emmanuel Cohen et Laure Couillaud  : Introduction
— Bernard Baas : La scène de la voix
— Chloé Larmet Claude Régy : une pensée de la voix sur scène
— Andrew Bielski Sur le théâtre pensant : Alain Badiou et la scène soustractive
— Diane Scott Mais qu’est-ce à dire ?
— José Da Costa Débordements théâtraux : la pensée artistique du commun et du réel dans une expérience du théâtre brésilien actuel
— Cristina Vinuesa El Conde de Torrefiel ou les conséquences du fascisme
— Laure Couillaud Terrorisme d’après Laclos, attaquer la réalité
— Arnaud Maïsetti Pensées du théâtre de Krzysztof Warlikowski
— Claudine Hunault L’innocence et le plateau
— André Gardel Scène oxymorique au Brésil du XVIe siècle : 
 anthropophagie, perspectivisme et modalisation
— Jérémie Majorel Inferno de Castellucci : tribulations d’un ballon de basket
— Christophe Bident et Christophe Triau Grüber et Les Bacchantes : l’affolement de la pensée
— Yannick Butel De la langue amère, à la langue de terre
— Emmanuel Cohen De l’expérience du spectateur à l’écriture dramatique : Gertrude Stein, élève (ennuyée) de William James
— Jade Herbulot Qu’attend-on, au juste, du spectateur ? 
 Le spectateur comme supposition pour les metteurs en scène


Introduction –
par Emmanuel Cohen et Laure Couillaud

« Le théâtre pense, certes. Mais quoi ? Comment ? Et où ? » Cette proposition lancée comme axe de réflexion au sein du groupe de recherche Déclic-Écrit (Discours et Écrits de Cinéma : Littérature, Interprétation, Critique – Évaluation de la CRItique Théâtrale) a donné lieu à des Rencontres Internationales du même titre qui se sont tenu les 26 et 27 septembre 2013 à la Maison de la Culture d’Amiens et à l’Université de Paris-Ouest Nanterre La Défense. Les intervenants ont été invités à reprendre leurs interventions à partir des discussions suscitées lors des rencontres et à proposer un texte, ici tous rassemblés. 


« Le théâtre pense, certes. Mais quoi ? Comment ? Et où ? » est un titre en deux temps. Construit sur une affirmation, il est aussitôt élargi par l’ajout d’un chantier interrogatif qui corrige, questionne ou retourne l’évidence premièrement formulée. Le théâtre habite notre pensée, la provoque, nous fait réagir. Mais comment dire ou saisir ce qui nous parvient du théâtre ? Art d’écriture et d’incorporation, le théâtre fabrique du vivant et impose des intentionnalités. Qu’est-ce que le terrain théâtral révèle de la pensée, et à travers quels outils, images ou actions ? Est-il possible d’affirmer le théâtre comme sujet pensant, sans dépasser sa réalité, sans fantasmer son nom, son rôle, son pouvoir ? L’universalité un peu provocatrice du titre nous incitait à chercher la confrontation autant que possible. Dans ces perspectives ouvertes, la philosophie ne paraissait plus suffisante pour embrasser le théâtre. Les articles réunis ici sont autant d’approches singulières, à partir du théâtre même, qui interprètent la proposition contenue dans le titre.

Si l’affirmation « le théâtre pense » existe, son origine intrigue : sans l’analyse de la parole qui l’énonce et adresse, cette affirmation est sans fondement. Les articles « Le Théâtre pensant » et « Mais qu’est-ce à dire ? » proposent deux lectures croisées de la thèse d’Alain Badiou, « le théâtre pense ». Si la proposition du titre remet en jeu l’évidence que le théâtre pense, c’est que nous avions le sentiment que cette affirmation ne peut tenir seule, qu’elle ne nous dit pas assez, qu’il lui manque quelque chose pour qu’un questionnement aie lieu.

Nous avons voulu mettre l’évidence de cet énoncé à l’épreuve d’une pragmatique du terrain : français mais pas seulement, actuel mais pas uniquement. Certains articles ont pour objet les théâtres brésilien (« Débordements théâtraux », « La Scène oxymorique au Brésil du XVIe »), espagnol (« EL Conde de Torrefiel »), polonais (« Pensées du théâtre de Warlikowski »), allemand (« Heiner Müller : Terrorisme d’après Laclos. Attaquer l’Histoire ») et français (« Le Théâtre, cette langue de terre », « Claude Régy, une pensée de la voix sur scène »). Ils ouvrent des perspectives aussi bien sur ce que pense le théâtre, que sur la façon dont il met en œuvre et en forme cette pensée.

Le théâtre est toujours aussi le théâtre de... la création de... caractérisé par l’apport théorique de... la critique de... Il n’existe pas sans un lien d’appartenance à une pensée individuelle. Ce sont à travers ces subjectivités que ces articles questionnent ce que pense le théâtre, ou ce qu’on attend de lui qu’il pense. Castellucci, Régy, Gertrude Stein, Warlikowski, Pommerat sont parmi les auteurs dramatiques et metteurs en scène qui ont retenu notre attention. Pour embrasser la question dans son ensemble, la nécessité d’ouvrir les coulisses du théâtre et d’aller voir dans les coins -plus ou moins aveugles de celui-ci s’est imposée. Car d’autres expériences lui sont irréductibles : celle des spectateurs (« Percevoir »), des acteurs et artistes (« Maintenant, c’est maintenant que je parle »). Elles questionnent aussi comment le théâtre se produit, par la voix (« La Scène de la voix), par ses objets (« Tribulations philosophiques d’un ballon de basket ») et circule (« Percevoir », « La Scène oxymorique », « Le Spectateur comme supposition »).

On pourra alors relire les articles selon une autre perspective peut-être moins catégorique que celle selon laquelle nous les avons introduits. Le domaine du théâtre est autant le domaine d’une expérience (un espace individuel et ses signes), d’une somme d’expériences, mais aussi d’une expérience en commun sinon commune. Ces articles, à leur manière, révèlent certains aspects de cette collectivité : les institutions et leurs discours, les spectateurs et leurs attentes, les professionnels du théâtre et leurs désirs.

Ce numéro témoigne de ces rapports. La lecture de l’ensemble révèle peut-être encore ceci : le théâtre est dialogues – des dialogues – il n’existe pas sans rapport entre-deux (mondes, regards, réalités). Le théâtre agit dans le domaine de la pensée, mais il en transforme les frontières.

Enfin, nous remercions les membres du groupe de recherche Déclic-Écrit avec lesquels nous nous sommes réunis de 2011 à 2013, et avec qui nous avons eu l’occasion d’affiner ce projet. Sans ces nombreux chercheurs, leurs conseils et leur soutien, ce projet n’aurait pas eu la même dimension, réunissant des chercheurs venus de pas moins de trois continents, ni la même ouverture intellectuelle, évidemment. Nous tenons à remercier tout particulièrement les intervenants pour leur participation active dans ce projet, aussi bien lors des Rencontres Internationales que pendant la réalisation de ce numéro. Nous remercions également l’université de Picardie – Jules Verne, la Maison de la Culture d’Amiens, l’université Paris Ouest Nanterre La Défense pour leur soutien financier et logistique, ainsi que l’université Aix-Marseille et les Presses Universitaires de Provence pour la présente publication. Enfin, nous tenons à remercier Christophe Bident et Yannick Butel de nous avoir permis de publier ces actes, et ainsi de pouvoir prolonger et communiquer plus largement ces recherches.