Incertains Regards

Section Théâtre Aix-Marseille Université


n° 5 | Penser, c’est faire des épaisseurs (2015)

jeudi 14 avril 2016, par Anyssa Kapelusz, Arnaud Maïsetti, Gilles Suzanne, Louis Dieuzayde, Yannick Butel


Plis et replis des épaisseurs de l’art


Parution décembre 2015, sous la direction de Yannick Butel & de Louis Dieuzayde, et des membres du comité de rédaction : Anyssa Kapelusz, Gilles Suzanne, et Arnaud Maïsetti.

Inclus : un CD, enregistrement audiophonique d’une adaptation théâtrale de À la Recherche du temps perdu de Marcel Proust (Gallimard), travail conduit par Marie Vayssière et interprété par les étudiants de la formation théâtre de l’Université Aix-Marseille.

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Du titre de ce nouveau numéro de la revue Incertains Regards, il nous faut sans doute dire deux mots. Du titre emprunté à Gilles Deleuze, à l’occasion de l’une des séances de Vincennes, il serait toujours possible de le justifier en rappelant que l’année 2015 aurait mérité que l’auteur de Pourparlers soit davantage célébré. L’année 2015, certes, concerne Gilles Deleuze, autant sa naissance (1925) que sa mort (1995) pour ceux qui pensent les hommages au prisme des anniversaires. Plus précis, dans ce souvenir, il eut été peut-être plus juste de convoquer le philosophe à l’endroit de quelques-unes de ses études qui feraient écho à la « célébration », le Kafka. Pour une littérature mineure, en collaboration avec Félix Guattari, publié en 1975 ou, et peut-être celui qui est à l’origine d’Incertains Regards, le Nietzsche paru en 1965.

Un aveu présomptueux éventuellement, mais que nous justifions par ce distinguo qu’il fait entre les penseurs « créateurs » (il les appellera encore les « danseurs »), et la catégorie des « porteurs » (ceux qui conservent un certain ordre de la pensée). Deux catégories que Deleuze met en perspective en identifiant que « rien n’est plus opposé au créateur que le porteur. Créer, c’est alléger [...] inventer de nouvelles possibilités de vie ».

À la fondation d’Incertains Regards, donc, il s’est agi de tenter de faire danser la pensée. Et d’avouer que la tentative de penser n’exclut pas le faux pas ou n’induit pas nécessairement une réussite. Comme le rappelle Jean-François Lyotard, « la douleur de penser n’est pas un symptôme [...] elle est la pensée elle-même en tant qu’elle se résout à l’irrésolution, décide d’être patiente [1]... ». Au mieux s’agit-il de suivre l’idée que penser c’est « être apte à accueillir ce que la pensée n’est pas préparée à penser, c’est cela qu’il convient d’appeler penser ».

Ergo, au-delà de cette précision qui renvoie à la question archéologique autant que généalogique d’Incertains Regards, consacrer un nouveau numéro au rapport que la pensée de l’art entretient à l’épaisseur, au lien que l’épaisseur induit à l’œuvre, à l’esthétique... c’était rappeler également la correspondance de pensée entre Gilles Deleuze et Les mots et les choses de Michel Foucault. Cette étude où Michel Foucault renvoie, de manière explicite, plus d’une trentaine de fois, à l’occurrence « épaisseur », et notamment à « l’épaisseur du langage ». Dans la perspective d’intervenir dans le dialogue entre Gilles Deleuze et Michel Foucault qui ne questionne pas à proprement parler l’œuvre d’art, il fut alors question de penser l’épaisseur non plus comme une démarcation ou une frontière entre ce qui aurait « une épaisseur » et ce qui n’en aurait pas. C’est-à-dire aller dans le sens d’un cloisonnement, mais tout au contraire de privilégier, dans le prolongement de leur pensée, l’idée que l’épaisseur problématise le regard porté aux œuvres à compter du moment où ce « concept » se réfère à une extension et une dilatation. Épaisseur et épaisissement en quelque sorte, manière d’étirer ou de plier, façon encore de trouver un mode d’élasticité non pas entre les choses, mais à partir des choses. Ou comment l’épaisseur – l’épaississement – est une manière de penser des zones de continuités, des espaces intermédiaires, des formes en devenir.

Aux contributeurs de ce numéro, il revenait de travailler dans cette perspective à l’aune de leurs recherches adaptées, pour la circonstance, au thème de ce numéro. Merci à José Da Costa, Anne Bégenat Neuschäfer, Guy Freixe, Guillaume Pinçon, Arnaud Maïsetti, Anyssa Kapelusz, Chloé Larmet, Jérémie Majorel, Marie Vayssière, et Louis Dieuzayde... d’avoir pris le temps d’y penser, d’avoir pris le risque de « déplier l’épaisseur » et de se départir d’un rôle de porteur.

Yannick Butel


[1Jean-François Lyotard, L’Inhumain, causeries sur le temps, Paris, Galilée, 1988, p. 27-28. Ibid., p. 85.